Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Le blog de jefherzog

 

   Cela faisait des jours qu'ils étaient partis pour cette belle aventure et qu'ils marchaient, marchaient dans cette contrée sauvage, mus par leurs bons sentiments, unis par cette quête du pays idéal dont chacun rêvait, le pays de l'altruisme, le pays de l'ouverture au monde, le pays de la générosité sans frontière. Leur commune aventure avait tissé entre tous les liens d'une amitié qui semblait indéfectible. Ils étaient précédés de leur vieux guide à l'allure dégingandée, à la morphologie quelque peu arachnéene, qui tenait à la main une boussole étrange et en guise de carte, un parchemin poussiéreux.

   Tous éprouvaient pour cet homme respect et admiration. Il avait su au fil du temps leur en imposer par sa compétence affichée et cette forme de magnétisme qui émanait de sa personnalité. Lui-même trouvait manifestement son compte dans le fait d'être devenu la cible de tous les regards et le centre de leur intérêt. Peut-être aussi sa personnalité quelque peu secrète et indéfinissable y était-elle pour quelque chose dans l'attirance quasi magnétique qu'il exerçait sur ses compagnons.

    Un jour, Christophe, alors que la fatigue l'avait relégué depuis plusieurs jours en queue de peloton, eut soudain conscience que quelque chose clochait. La boussole du guide s'était-elle soudain déréglée ou avait-elle toujours eu cette défectuosité? Leur guide avait-il commis quelque erreur d'appréciation, ou les égarait-il délibérément ? C'est alors que la réalité s'imposa à lui avec la violence et la soudaineté d'un aigle s'abattant sur sa proie: depuis le départ ils s'éloignaient en fait de leur destination, tournaient le dos à leur idéal, conduits par ce guide énigmatique. 

    Il voulut aussitôt attirer l'attention de ses camarades d'équipée sur cette réalité dramatique. Mais eux semblaient de pas vouloir ou pouvoir tenir compte de ses mises en garde. Peu à peu, ils se détournèrent de lui, évitant de se trouver à ses côtés, s'esquivant lorsqu'il tentait de les aborder pour les mettre en garde.

      A la fois fatigué par la longue marche et affecté par leur comportement de rejet, il fit halte auprès d'une source d'eau pure afin de se reposer et d'étancher sa soif. Les autres ne l'avaient pas attendu et poursuivaient obstinément leur marche d'automate. Et c'est alors qu'épouvanté il aperçut dans le lointain  en contrebas le précipice vers lequel ils progressaient inexorablement. Et eux avançaient, avançaient, inconscients du danger, suivant l'homme cachectique qui semblait exercer sur eux comme une attirance malsaine.

   Il leur hurla d'arrêter, de revenir sur leurs pas, mais eux semblaient ne pas l'entendre. Malgré la fatigue, il se mit alors à courir à leur poursuite, les dépassa, puis tenta de s'interposer entre eux et le vieillard pour leur faire barrage. Mais ils le bousculèrent, le rouèrent même de coups, le laissant pour mort. Et c'est en reprenant conscience, encore allongé sur le sol et le visage en sang, qu'il les les vit, horrifié, chuter l'un après l'autre sans le moindre cri dans l'abîme. Et le silence ne fut interrompu que par une sorte de ricanement repris en écho et amplifié par les montagnes alentour. Il reconnut la voix du vieux.

 

 

Anton Paul Weber : das Verhängnis (fatalité)

Published by jef herzog - contes

Le blog de jefherzog

De tout et de rien

Hébergé par Overblog